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Pas de solution : la seule voie de sortie...
Décroissance et éloge du conflit
jeudi 20 novembre 2008, par Angélique DEL REY


Ce texte d’Angélique Del Rey, professeure de philosophie, est en ligne sur le site du Collectif Malgré Tout : http://malgretout.collectifs.net.
Il paraîtra dans le prochain numéro de la revue Enthropia (n°6) http://www.editions-parangon.com


Le mythe de la « croissance » et du « développement » véhicule des images identificatoires très claires de la vie bonne : avoir un bel appartement ou une jolie maison (chauffé(e) bien entendu, et équipé(e) de tout le confort ménager et « électro-ménager », dans un bel endroit et avec de l’espace), manger de bonnes choses (et surtout de tout à tout moment), s’habiller bien, c’est-à-dire à la mode (qui change tous les ans), pouvoir regarder la télévision (beaucoup), « chatter » sur internet (beaucoup aussi), être joignable (à tout moment) sur son téléphone portable, avoir des activités culturelles et faire des sorties culturelles variées (en fonction de nos goûts), pouvoir se promener et/ou séjourner dans de beaux sites tout à la fois « naturels » et aménagés pour le confort de chacun, recevoir ses amis, faire la « fête », voyager quand on le souhaite (et pour aller si possible dans des endroits très éloignés et très exotiques)... sans oublier la possession d’une voiture individuelle, l’existence de transports publics pour tous desservant très bien les différents lieux de France, des marchés, « supermarchés » et autre galeries marchandes en même temps commodes d’accès et agréables pour faire ses courses, des prix peu élevés, un gros « pouvoir d’achat » (un bon salaire donc), un travail qui nous évite de trop bouger de chez soi, etc., etc.... Ces images identificatoires ne sont autres que celles dudit confort bourgeois et elles sont aujourd’hui très largement diffusées, aussi bien dans les têtes et les corps des habitants du « centre » que dans ceux des habitants de la périphérie (même si la réalité est à l’opposé de ces images pour la plupart de ces habitants-là, et que la publicité se charge alors seule de leur conférer un minimum d’effectivité : un bar sordide, dans une petite ville du Guatemala, terre battue et tables en bois pourri, mais au mur, la sacro-sainte image de la belle fille blonde, fine et américaine en soutien-gorge et qui boit... coca-cola !) Bref, si le mythe de la croissance et du « développement » véhicule des images identificatoires très nettes de la vie bonne, le piège de la « décroissance » (qui est loin d’être un mythe, mais que certains s’empressent déjà de définir comme une « utopie ») serait d’opposer termes à termes des images identificatoires de la « vie bonne » décroissante : pourquoi ?

Premièrement, parce que c’est le meilleur moyen de produire de l’affrontement dans un mouvement qui ressemble plus à une nébuleuse qu’à une unité fondée sur une ligne bien définie. Dans ledit mouvement de la décroissance, on trouve bien sûr des critiques de la croissance et du développement, mais aussi des écologistes, affolés par l’avenir de la biosphère mais qui ne remettent pas forcément en cause les images de bonheur en question, de simples citoyens que dégoûtent les excès de la consommation (et chez qui le principe de celle-ci n’est pas remis en cause), des « anar » cherchant à vivre en marge de la société (et qui tentent de penser théoriquement ou de produire pratiquement des alternatives désirables au mode de vie bourgeois... mais sans chercher à « agir » sur le système qui l’engendre), des partisans d’une plus grande rigueur dans les sanctions aux multinationales polluantes (partisans aussi du « développement »), etc., etc. Où l’on comprend que si chaque tendance se fait fort de proposer des images de « vie bonne » censées permettre une identification pour la poursuite de l’existence du citoyen lambda désireux de s’encarter au mouvement (voire simplement désireux, comme on dit, de mettre ses actes en conformité avec ses principes), la conséquence ne peut être qu’un affrontement superficiel entre visions différentes de la « décroissance ». Deuxièmement et plus profondément, parce que la vie - et il s’agit là d’une invariante de celle-ci - ne procède absolument pas selon un principe d’économie (au sens du rapport optimal des moyens aux fins), elle ne cherche pas des solutions au moindre coût, mais procède bien plutôt par exploration de tous les possibles de chaque situation. C’est donc dans la multiplicité contradictoire des pratiques décroissantes que réside la vitalité (et l’avenir) du mouvement, plutôt que dans sa tentative de chercher à quelles pratiques déterminées de « vie bonne » il devrait correspondre. Lorsque Gilbert Rist déplore que les initiatives pour amorcer la décroissance soient « multiples et toujours partielles », c’est pourtant là le signe qu’un processus inévitablement vivant est à l’œuvre : car jamais la vie ne procède par application d’une « théorie à laquelle ceux qui s’en réclament pourraient souscrire », mais toujours par « essais/erreurs » et donc empiriquement.

Mais, objectera-t-on peut-être, qu’est-ce qu’une éthique qui ne se base pas sur une certaine représentation de la vie bonne ? Toute éthique ne doit-elle pas fournir les principes d’un bon comportement, opposé à d’autres qui seraient mauvais ? Peut-être, mais à condition de comprendre que lesdits principes ne sauraient relever d’un universel abstrait. C’est ce que montre très bien un célèbre texte du philosophe Kant intitulé D’un prétendu droit de mentir par humanité. Kant y affirme que, si un assassin se présente à notre porte pour tuer l’ami que nous avons caché, nous ne devons pas mentir, et donc lui dire où il se cache : car si nous faisons exception au « tu ne dois jamais mentir », la règle ne vaudra plus rien ; à chaque fois que nous mentons, nous attentons en quelque sorte à l’humanité entière. Ce que Kant explique ici, c’est l’essence de la morale qui comporte deux éléments : premièrement, le caractère absolu des principes auxquels nous devons obéir, et deuxièmement, l’existence d’un devoir absolu d’y obéir. Or l’éthique est à l’opposé de cette définition puisqu’elle consiste en ce que c’est toujours la situation qui décide de ce que l’on doit faire ; ce qui ne signifie pas pour autant relativité du bien et du mal... Il y a en effet deux sortes d’universel : un universel abstrait (« il ne faut jamais mentir ») et un universel concret (mentir ou être honnête ne veut dire quelque chose qu’en situation, concrètement. Concrètement par exemple, il eût été plus honnête de sauver son ami que de le dénoncer auprès de son potentiel assassin).

Pour revenir à « l’éthique de la décroissance », on comprend maintenant mieux pourquoi celle-ci ne peut consister dans une série de « bonnes pratiques » ne pouvant qu’inévitablement se transformer en principes universels abstraits. Tout comportement qui voudrait s’ériger en modèle abstrait de la vie décroissante et prétendrait savoir où se trouve la solution pour sortir du désastre s’opposerait « par principe » à une telle éthique de la décroissance. Car qui peut prétendre savoir aujourd’hui où se trouve LA solution ? Le principe d’une éthique de la décroissance est donc le suivant : les « bonnes pratiques » ne peuvent être que situationnelles, de sorte à ce que la décroissance se déploie en épousant la multiplicité contradictoire de la vie naturelle et culturelle.

Cela dit, la vraie question qui travaille toute éthique est la question des limites : le problème est de savoir « au nom de quoi » on va mettre un terme au productivisme, aux échanges économiques et autres investissements financiers tous azimuts, à la marchandisation de la vie ? La question des limites rejoint celle des cadres et des encadrements aux échanges qui étaient le cas dans les sociétés traditionnelles : on ne restaurera pas ces cadres là où ils ont sauté. Soit, mais comment rencontrer les nouvelles limites, celle que l’époque nous impose : limites qui sont liées, comme tous peuvent s’en rendre compte, à la destruction du vivant ? Comment faire pour que ces limites fassent corps dans les corps, et dans le corps social de manière générale ? Parce qu’on a beau se dire que si tout le monde rendait sa voiture, le monde irait déjà beaucoup mieux, le problème reste entier : comment faire pour que ceci advienne ? Où est le levier qui permet l’action qui changerait quelque peu l’état de la planète ? Autrement dit, retour à la question précédente : si tous ont, sinon conscience, connaissance que la vie va se détruisant et que notre mode de croissance est réellement limité, comment faire pour que cette limitation s’intègre effectivement à nos pratiques ?

Notre hypothèse profonde est que, s’il y a une opposition fondamentale du mouvement de la décroissance au mythe de la croissance, c’est au sens où celui-ci oppose, à l’économicisme sous-jacent à ce dernier, une assomption du conflit qui est au cœur du vivant. « Le conflit est le père de toutes choses », écrivait Héraclite : la vie est le produit du conflit et vouloir évacuer celui-ci, c’est vouloir rien moins qu’évacuer la vie. Or, une telle affirmation résonne aujourd’hui avec une singulière vérité lorsqu’on l’applique à la « croissance ». Car celle-ci repose à l’inverse sur l’hypothèse d’une production unilatéralement positive, alors même que les pratiques qu’elle promeut (exploitation, fondée sur l’abstraction du vouloir humain, des ressources naturelles, et transformation de celles-ci en énergie), ont engendré la dissipation d’une grande partie des sources d’énergie sous forme irréversible (non renouvelable ). Déployer les conflits qui sont sous-jacents à nos pratiques actuelles et que refoule tout à fait la croyance dans les vertus de la croissance et du développement, voilà donc selon nous la seule solution pour sortir de la « croissance », protéger la vie et retrouver le sens des limites. Or, une telle « solution » revient à dire qu’il n’existe pas de solution décroissante...

Le défi qui est celui de la décroissance est de penser et d’agir, en plein cœur du processus de destruction irrémédiable de la biosphère, tout en acceptant la part sombre du développement. En acceptant que « tout phénomène de production entraîne toujours une destruction » (Rist). En acceptant aussi que les pratiques sacrificielles sont communes à toute société, à commencer par les sociétés dites « développées », qui ont en effet produit dans leur sillage un nombre incroyable de ces pratiques (un tiers de la production mondiale de nourriture part à la poubelle, on déboise les forêts, on sacrifie la santé et l’éducation, etc.) Non, l’éthique de la décroissance n’est décidément pas une éthique des bonnes pratiques de production et de consommation (agriculture biologique, éco-construction, utilisation d’énergies « renouvelables », « développement durable », économies d’énergie, limitation de la production des « gaz à effet de serre », pratiques de « simplicité volontaire », etc.), mais une éthique de l’assomption du conflit interne à la production impliquant la multiplication (y compris contradictoire) des expérimentations tous azimuts de production alternative... mais aussi, mais surtout, la possibilité de penser et d’agir sur fond d’absence de croissance unilatéralement positive.

La décroissance n’est pas « utopique », c’est encore moins un mythe, et c’est bien plutôt la croissance qui en est un puisque le processus sous-jacent est, quant à lui, bel et bien décroissant. Il n’en reste pas moins que l’éthique de la décroissance a un sens : s’articuler à un tel processus réel en accompagnant culturellement son mouvement, faire qu’émerge à la culture l’inévitable processus de sorte à ce que les limites n’existent pas seulement comme refoulement et sous des formes barbares, mais aussi sous la forme de production et de création de nouvelles pratiques et de nouveaux modes de vies. L’ouverture de la multiplicité des tentatives est, plus que jamais, ce dont l’époque a besoin, et c’est pourquoi la nébuleuse de la décroissance doit éviter à tout prix le piège d’une pensée de la solution, inévitablement capturée par l’unification. Si nous devions formuler, de façon abstraite, un principe de l’éthique de la décroissance, ce serait celui-ci : les conflits doivent être davantage tolérés, il faut éviter à tout prix la rigidité des positions identificatoires, et ne pas avoir peur du caractère éphémère de nos tentatives. Bref, il faut mettre la pensée d’une solution... entre parenthèses.

Angélique DEL REY




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