Ce droit procède de ce qui est permis au corps et donc de ce qui se donne à penser, car personne ne connaît ou du moins ne maîtrise les causes de sa volonté (curieuse inversion de la conscience qui prend l’effet - la volonté -pour sa propre cause).
Ce qui se donne à penser c’est le discours dominant, qui ne se réduit pas à ce qui est simplement dit ou écrit mais résulte à un moment donné de la longue histoire culturelle, géographique et anthropologique. Il régit la place et la décision des corps, des actes et des mouvements. Il traverse et pénètre toute la société parce qu’il tire son évidence de son existence (mimétisme social et effet de réalité : « ce qui apparaît est (accepté comme) bon, ce qui est (accepté comme) bon apparaît » ).
Les concepts adaptationnistes (néo-darwiniens et finalistes) importés dans le discours dominant depuis 25 ans modélisent la flexibilité, la concurrence et la précarité. Le rôle positif du prédateur retrouve une légitimité dans une « nécessité naturelle ». Le droit de commettre l’injustice sociale au nom de la « loi de concurrence » est donné à admettre car peu importe comment le capital nécessaire à la prédation est advenu (la contrainte des corps, la cause), mais pourquoi (au nom de quoi, la finalité). Est ainsi fondé un discours d ’autorité, c’est à dire auto référant : il contient sa propre nécessité.
Parallèlement au « laisser faire » libéral, le contrôle social s’étend à toutes et tous. Les limites du mythe de l’individu (mythe du libre jeu de l’initiative individuelle) apparaissent dans la défiance faite aux corps, défiance validée par la technique. En prenant la place des corps - « au nom de ... » l’efficacité gestionnaire par exemple (finalisme) - la bio-technique (technologie de contrôle des corps - vidéo surveillance sur les lieux de travail - psychologie comportementale - fichage des déviances -, etc.) nous sépare les uns des autres.
Ainsi paralysés dans le pire déterminisme, tels des rats de laboratoire, nous suivons une servitude que nos yeux réprouvent.
Le courant idéologique de l’époque, expression du discours dominant en tant que générique du sens commun, trace des frontières à l ’intérieur de la société. Sont ainsi définis les droits de ceux qui sont exclus ou inclus, et donc tout autant factices que ses marques de partages sont les faux débats qui en résultent par nécessité idéologique (foulard, caricatures, crime crapuleux ou raciste, manifestants ou casseurs, etc.).
La réduction à une série d’individus séparés, induite par le libéralisme, potentialisé par sa technique, brise le lien social.
Ce qu’il y a à reconstruire c’est donc bien les conditions d’établissement du lien social qui seul actualise la société. Et la société est le lieu d’émergence de la personne, c’est à dire ce qui fonde l’identité de notre être.
Il n’ y a pas un grand manipulateur derrière le système qui ordonne les actes de chacun. Mais ce sont les actes de chacun et l’ensemble de ces actes qui, vus d’un hypothétique observateur, font sens.
Agir n’est pas espérer (l’espoir est toujours passif), mais poser un acte, mettre le corps, « faire le chemin en marchant », et nous serons alors en droit de nous permettre de penser la nouveauté - ce qui n ’était pas - l ’impossible. Abandonner la certitude d’une finalité efficace et maîtrisée mais finie, fermée et close, pour la certitude du devenir infini dont seul le mouvement ouvre la voie. Et peu importe « au nom de quoi » car si naître c’est déjà mourir, c’est avant tout participer à la vie qui, elle, est éternelle.
Signature :« Qu’importe qui parle » s’ils sont éveillés...