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Un texte de Laurent Ott

Servitude et misère de la politique de la Ville

mercredi 24 juin 2015

Toutes celles et ceux qui essaient de construire des alternatives réelles à la situation actuelle, et s’échinent à essayer d’obtenir des soutiens publics distribués au compte-goutte pendant que des opérations de com et la partie de la vie associative qui marche avec reçoivent des fleuves de fric, se diront en lisant ce texte que ça leur rappelle quelque chose...

http://recherche-action.fr/intermedes

Nous assistons dans nos banlieues à un étrange ballet : tandis que les structures de lien social, de proximité, sont soigneusement limitées, déconstruites et détruites, s’affirme une nouvelle liturgie pour un autre âge.
Cérémonies de signature de contrats de ville, bilans, petits cocktails entre amis, discours à coup de « République » et de « Laïcité », on nous berce d’une politique sociale qui se reconduit toute seule à partir de mots convenus : "participation, pouvoir d’agir, accueil, aller au plus près des habitants ou des jeunes, recueillir leur parole..."
Pour qui a l’occasion de lire les dossiers de demande de subvention en politique de la ville, ce monologue est consternant. Phrases en copié / collé, objectifs autoproclamés, vertu incantatoire de mots désincarnés. Tout y est ; voici la messe en latin de notre nouvelle république.

Du latin, au baratin, il n’y a parfois qu’un pas (surtout pour ceux qui n’y entendent goutte), spécialement quand ce sont toujours les mêmes qui reçoivent tout soutien, et qui, faute de multiplier leurs actions (rares et réduites ), multiplient leur représentation. Un même événement fera à la fois la couverture du magazine municipal, mais aussi donnera l’occasion de témoignages touchants « d’habitants » lors de toutes sortes de réceptions. Et s’il en reste quelque chose , on le resservira l’année suivante. Et même on les mettra en commun avec tous ces "partenaires“ avec qui on est en "réseau" : chacun s’accrochera au même événement, et se le repassera l’un à l’autre. Les réseaux ça sert à cela : mettre en commun le peu qu’on fait et le recompter de multiples fois.

La déconnexion avec la réalité sociale est d’autant plus forte que les actions censées y porter remède, sont toujours autoréalisées. Elles vont de succès obligés, en actions "réussies". Elles s’auto valident.
Ainsi dans les quartiers, de programmes réussis en actions couronnées de succès, tous les problèmes pour lesquels on s’alarmait progressent, pour la plus grande indifférence des promoteurs d’actions cosmétiques.

Ainsi, en politique de la Ville, le plus souvent :
- le mot "partenariat" est un autre nom pour la cooptation , l’auto consécration entre pairs, pour l’accaparement des places et moyens.
- le mot réseau désigne le fait de mettre en commun des actions de faible portée et de rares idées d’avant hier.
Et que dire de la réalité des valeurs à la mode ? Pouvoir d’agir, démocratie, citoyenneté ? Alors que nous voyons partout quelques associations bien soumises, affiliées, dans un pur esprit domestique, constituer un modèle qu’on se refile entre communes intercos et administrations.
On ne lâche pas ainsi "une affaire qui rapporte", fût elle complètement désincarnée.

Vis à vis des vrais porteurs d’innovations, surtout si ceux-là sont citoyens, et mettent en oeuvre de réelles ruptures et initiatives, ces "actions modèles" serviront de prétextes, de paravents pour ne pas les soutenir. Avec une grande économie de moyens, car, encore une fois c’est toujours les deux ou trois mêmes manifestations qu’on recycle à l’infini.

Le plus difficile à supporter dans toute cette mise en scène est sans conteste le vernis de démocratie derrière lequel tout cela se dissimule. On singe la neutralité, les grands principes d’égalité, et d’équité face aux projets, aux acteurs, aux habitants ; mais personne ne songe sérieusement à remettre en cause « le fait du prince ».

Le Seigneur est maitre en son royaume, le Maire en son territoire et quand il s’agit de politiques de la Ville, sociales ou publiques, il est quasiment devenu interdit d’avoir quoi que ce soit à en redire. On attend de ceux qui subissent le déni, la non reconnaissance une obéissance absolue, une déférence spéciale. Nul n’ a le droit d’agir et d’exister s’il n’y a pas été invité.

L’initiative sociale, la recherche théorique d’actions innovantes, la promotion de l’autonomie des acteurs est retournée en son inverse : valider tout ce qui avait été décidé et retenu.

Ainsi nous voyons en politique sociale et éducative se répandre le même contresens qui s’impose en matière scolaire : l’autonomie est réduite officiellement à obéir « par soi même » ... aux consignes.

En dehors de ces mises en scène, pourtant un nouveau travail social s’invente, se met au point. Déjà ces concepts se répandent et n’ont pas de peine à faire la différence.

On peut retarder les évolutions nécessaires, on ne peut les empêcher. Ce qui aujourd’hui n’est pas soutenu, pas reconnu, sera recherché demain à grands frais.

Il serait pourtant bien plus économique et plus simple de soutenir les acteurs qui sont là.

Laurent Ott

 Espace de Vie Sociale, Intermèdes Robinson  

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