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Manifeste des Universités populaires et laboratoires sociaux
jeudi 28 janvier 2010


Une université populaire - laboratoire social est en cours de création dans la région stéphanoise avec la participation des philosophes Miguel Benasayag et Angélique Del Rey du collectif Malgré Tout.
Une réunion de travail aura lieu avec eux le samedi 13 février à St-Etienne. Les personnes intéressées par la création de cette université populaire - laboratoire social peuvent prendre contact au 04 77 34 28 51.
 

Crise économique ou crise culturelle ?

Quand plus personne ne croit au progrès social, la crise n’est plus économique, elle est culturelle. Si la condition salariale est en régression, si les acquis sociaux sont remis en cause, si la répartition des richesses n’a jamais été aussi inégalitaire alors l’Etat perd son pouvoir régulateur.
Nous ne sommes plus certain de voir nos enfants accéder à un meilleur statut que le nôtre. Les inégalités s’accroissent non seulement entre catégories d’un même territoire mais également à l’échelle internationale entre pays riches et pays pauvres. Le modèle des « 30 glorieuses » qui garantissait un progrès économique, un progrès culturel et social linéaire pour les individus est dépassé. Avec une société planétaire livrée aux lois du marché, les personnes pour comprendre leur situation et leur rapport social, ne peuvent plus ni désigner d’adversaire, ni préserver un « secteur » « social » ou « culturel à l’écart des enjeux marchands.
La crise devient culturelle parce qu’elle est la crise de représentation et de sens d’un modèle unique. La justice sociale, pierre angulaire du compromis de la société Industrielle, passe de la redistribution à la réparation ou l’assistance.
Les dispositifs sociaux traitent alors les personnes sous l’angle du manque. L’exclusion n’est pas un problème, mais un choix, une solution économique, d’organisation de l’économie. Dans ce contexte, le travail social et culturel, plutôt que d’élucider le rapport social, préfère lutter contre la « précarisation » en ne travaillant qu’avec des exclus.
Jusqu’à récemment, la démocratie de représentation et la république étaient crédibles et efficaces pour le plus grand nombre parce que son idéal était une promesse d’ascension sociale. Cette organisation économique et sociale était accompagnée de divisions politiques claires, qui recouvraient des clivages sociaux qui l’étaient tout autant.
L’épuisement de la promesse républicaine peut conduire à la tentation de se débarrasser de la représentation démocratique et de l’arbitrage du politique.
La démarche que nous proposons consiste à aller voir du côté du soutien à la démocratie mais par son approfondissement : Nous voulons nous réapproprier le droit de raisonner, c’est-à-dire de questionner nos propres choix ou ceux pris par d’autres pour les confronter et les arbitrer.
C’est à partir de cette analyse du contexte que nous proposons la construction « d’Universités Populaires-Laboratoires Sociaux ».

Préambule

Ce que nous entendons par « Université populaire-laboratoire social » est une expérience locale en forme d’unité d’action et de recherche qui se donne pour mission de recueillir en un territoire donné les savoirs populaires que Foucault a définis comme « savoirs assujettis ».

Une UPLS vise à construire au niveau local les mécanismes d’une émancipation populaire fondée sur une compréhension de la complexité du réel, afin d’en finir avec certains mythes politiques, comme la croyance en un programme miraculeux ou en la figure d’un homme providentiel, qui n’aboutissent chez les citoyens qu’à un sentiment d’impuissance et à une attitude de résignation triste, à l’espoir, donc à l’attente permanente.

Le réseau international des Universités populaires et laboratoires sociaux (UPLS) a été créé récemment sur l’invitation de Miguel Benasayag et Angélique del Rey, qui participent actuellement tous deux à différentes expériences de ce type. La volonté de créer ce réseau est née d’expériences menées, par Miguel Benasayag, depuis une vingtaine d’années dans différents pays (France, Argentine, Italie, Belgique, Bolivie, etc.). Leur objectif commun est de redonner aux femmes et aux hommes de la puissance d’agir dans un monde envahi par le négatif.

Il réunit entre autres, à l’heure actuelle les membres du collectif Malgré tout, la toute jeune UP de Ris-Orangis en banlieue parisienne, l’UPLS de Fortaleza au Brésil ainsi que les Laboratoires sociaux de Lucca et de Florence en Italie.

La création de ce réseau a pour but de rassembler les diverses expériences d’universités populaires et de laboratoires sociaux, afin de les comparer et d’étendre le champ de leur action.

Cette action, précisément, celle de tous les membres du réseau tente de répondre à la même question : comment sortir de l’impuissance, de la souffrance et de la tristesse auxquelles l’ordre mondial nous a soumis ?

Il s’agit de tisser ensemble recherches théoriques et pratiques populaires pour permettre aux populations de se réapproprier leur vie et leur destin. Le constat que nous faisons est, en effet, celui d’une déterritorialisation des femmes, des hommes, ainsi que de la nature du fait de la montée en puissance du néolibéralisme qui a transformé ces femmes, ces hommes et jusqu’à la nature en un ensemble de stocks disponibles mis au service de la production et du profit. Il s’agit, par et dans les UPLS, de nourrir une résistance à ce phénomène en proposant, localement, des expériences de reterritorialisation. Le principe de l’UPLS est de montrer comment le global s’exprime dans le local, comment ces deux échelles de l’agir humain sont intrinsèquement liées et non pas, comme il y paraît à trop de nos contemporains, irrémédiablement distinctes et distantes.

Il était une fois les UPLS
D’où viennent les UPLS ?

Les acteurs des projets actuels d’UPLS proviennent d’expériences diverses : expériences de psychiatrie alternative menés en France, en Italie et au Brésil, expériences de terres occupées en Argentine, expériences aussi de travail social dans un contexte de violences urbaines en France, expérience encore de la culture sourde en tant que culture minoritaire, expériences de luttes de « sans » liés aux frontières intérieures de nos sociétés.

Les UPLS trouvent leur inspiration aussi dans des travaux de recherche sur la décroissance ou sur un marché autre que néolibéral, sur le journalisme de processus, sur la pédagogie face à l’échec scolaire, en un mot sur tout ce qui tourne autour des questions de biopouvoir.

Les UPLS sont des expériences et des pratiques issues de longues histoires d’émancipation des peuples en particulier en Amérique latine, au Brésil, par exemple, avec Pablo Freire et Augusto Boal qui ont développé des méthodes de connaissances populaires comme armes de l’agir.

« Université populaire-laboratoire social » ?

Une précision terminologique s’impose car de nos jours, le concept d’UP est très étendu et ne recouvre pas toujours les mêmes réalités.

Dans la perspective qui est la nôtre et qui se distingue, en effet, de nombreuses autres initiatives elles aussi intitulées « universités populaires », toutes les universités populaires sont des laboratoires sociaux, mais tous les laboratoires sociaux ne sont pas des universités populaires.

Par exemple, les coopératives italiennes (Coop) avec lesquelles nous travaillons dans le cadre de ce projet sont des laboratoires sociaux, mais pas des UP. Ce sont des systèmes de production qui s’inscrivent dans l’économie de marché et ne répondent pas aux critères du néolibéralisme. Au titre d’une certaine expertise populaire qui touche aux matières socio-économiques, elles relèvent du laboratoire social. Mais elles restent limitées à un nombre et à des catégories très précises d’action et d’intervenants, ce qui les exclut du registre de l’université populaire, au sens où nous l’entendons.

Cette université est dite « populaire » parce qu’elle a vocation à être la plus large possible, à développer son champ d’action dans un grand périmètre, celui des habitants d’un quartier, par exemple, comme c’est le cas dans l’expérience que nous commençons de mener avec la MJC de Ris-Orangis.

Quels savoirs construit-on dans une telle université ? Savoirs académiques et « savoirs assujettis ».

Il nous semble important d’indiquer en quoi les UPLS sont des lieux de production d’un savoir à la fois étranger et complémentaire au savoir académique.

Notre objectif n’est pas d’aller diffuser des savoirs hors des lieux académiques d’enseignement, contrairement à la plupart des UP qui aujourd’hui se développent. Loin de nous l’intention de critiquer la diffusion du savoir, assurément nécessaire et louable ; nous constatons simplement que le savoir ne peut, par le seul développement de la conscience des hommes et des femmes, devenir une arme d’émancipation.

Notre objectif n’est donc pas d’apporter un savoir au peuple, mais de construire des savoirs concrets qui émergent de situations concrètes vécues par les personnes rencontrées (travail, école, transport, hôpital, prisons, luttes de sans papiers, etc.). Les UPLS visent à explorer, en effet, les surfaces d’affectation des femmes et des hommes pour faire émerger la complexité des situations.

L’objectif des UPLS est de recueillir ce que Foucault a nommé les « savoirs assujettis », savoirs locaux et territorialisés à partir desquels les personnes concernées pourront formuler des hypothèses théoriques et pratiques afin de se réapproprier leur vie.

Le but n’est pas de façonner, d’éduquer les gens de manière verticale (celui qui sait apprend à ceux qui ne savent pas) le but, pour les participants quels qu’ils soient est de « s’ inter-éduquer » à la vie collective à travers la réalisation d’une expérience visant l’amélioration de la vie dans la cité. Quelle que soit l’efficacité d’une université populaire (au sens, donc, où nous ne l’entendons pas), la distance continue d’y être infinie entre le savoir et la personne. Si celle-ci s’en tient au simple statut de récepteur d’un savoir, elle n’a que l’illusion d’une maîtrise.

Prenons un exemple : si Marinette suit des cours d’astrophysique dans une université populaire à seule vocation de diffusion des savoirs, il y a fort à parier que même après une cinquantaine d’heures de cours, la distance qui la sépare de la maîtrise des connaissances en cette matière restera phénoménale.

Ou encore, si l’on prend la question des OGM, telle personne qui a écouté les sympathiques enseignements contenus dans des contre-expertises non moins sympathiques, n’aura certainement pas acquis par là les moyens d’expertiser elle-même cette question qui pourtant l’intéresse, fait partie de sa vie ; elle sera seulement passée d’une situation de non-choix, où une seule lecture du monde lui est proposée, à une situation de choix où deux lectures différentes, mais tout aussi extérieures l’une que l’autre, lui sont présentées. Bref, cette forme d’enseignement n’aura pas contribué à développer sa puissance d’agir.

Dans la situation de diffusion traditionnelle du savoir, la trop lointaine distance entre le savoir et celui qui le reçoit, entre l’objet et le sujet de la connaissance, n’est pas ou pas suffisamment abolie pour permettre à l’auditoire de s’emparer de la complexité du réel. De plus, le savoir académique a tendance à déployer sa puissance selon des schémas de transmission et de sauvegarde très ordonnés, hiérarchisés et protégés.

Aussi nous apparaît-il indispensable, dans la perspective d’une émancipation des populations par la connaissance, que la diffusion académique du savoir incombant aux institutions traditionnelles d’enseignement soit complétée par des dispositifs tels que ceux des UPLS, qui construisent un savoir qui trouve sa puissance dans la mobilité, la transversalité et l’éphémère.

Ces divers types de savoir doivent envisager leur développement dans une relation de complémentarité, de respect et d’enrichissement mutuel. Aussi les UPLS ont-elles, entre autres objectifs et intérêt, de faciliter l’accès au savoir académique.

Nous pouvons citer à titre d’exemple la très belle expérience vécue avec la complicité de Françoise Héritier, à l’occasion du Congrès International de pédopsychiatrie : les habitants de la Courneuve, avec qui nous avions engagé une expérience d’UP, ont été invités à rédiger une contribution qui a permis d’enrichir le savoir plus classique développé lors de ce congrès de professionnels.

Depuis Michel Foucault, il est établi que le savoir n’existe pas dans un ciel neutre, mais qu’il est le produit de rapports de pouvoir. En ce sens, les UPLS s’inscrivent dans la construction d’un savoir en lien avec les contre-pouvoirs. Les savoirs qui s’y élaborent se distinguent donc de certains savoirs académiques qui veulent évoluer à l’écart des tensions politiques, sociales, économiques ou culturelles.

S’ils s’inscrivent dans une dynamique de contre-pouvoir, ce n’est pas dans le but d’entretenir une opposition systématique au pouvoir institutionnel, pas plus que dans celui de créer un lieu de pouvoir alternatif idéal imprégné de pureté, mais pour permettre aux individus concernés de se positionner librement, en fonction des situations : tantôt en conflit ouvert avec le pouvoir, tantôt en totale indifférence, tantôt en partenariat comme c’est le cas pour l’UP que nous avons récemment engagée à Ris-Orangis et à laquelle participent activement des membres du Conseil municipal de la ville. Ou encore, comme c’est le cas au Brésil où des responsables universitaires, ainsi que des responsables nationaux du PT, participent, sous des formes différentes, à nos travaux.


Les UPLS aujourd’hui : principes et méthodes

Le pari des UPLS repose sur l’analyse de certains traits problématiques du monde contemporain. Le dispositif des UPLS permet de rechercher et de proposer des réponses collectives et pratiques à ce que nous identifions comme des dysfonctionnements d’une société par trop empesée d’idéologie néolibérale.

 

Reterritorialiser l’action

 

Nous nous fondons sur ce constat que trop souvent, dans l’interaction entre le global et le local, des hommes et des femmes sont en attente de décisions lointaines qui pourraient changer leur vie quotidienne. Or pour nous, les deux sont liés, et même entrelacés : le global passe par le local.

Ce que nous vivons dans nos villes, nos quartiers, nos maisons est traversé par des dynamiques globales. Nos pratiques quotidiennes sont en prise directe avec des évolutions, des mécanismes qui nous semblent éloignés de nous, exilés de nos vies, déterritorialisés. Pourtant global et local se confondent, et ce, quel que soit le domaine que l’on envisage : économie, culture, santé, immigration, etc. Si nous nous emparons du local, alors nous touchons au global. Aussi est-il urgent de reterritorialiser nos actions.

La déterritorialisation des hommes, des terres, des animaux - bref, de la vie - est un mécanisme par lequel tout est transformé en stocks disponibles en vue d’une production : les hommes coupés de leurs racines sont réduits à devenir des ressources humaines, ces « hommes sans qualité » soumis à une flexibilité totale ; les terres privées de leur écosystème finissent par brûler ; les animaux et végétaux sont déplacés en fonction de considérations macro-économiques qui nient l’environnement, les liens qui unissent les êtres humains et la nature.

 

Restaurer et développer la puissance d’agir des citoyens

  

Les processus que nous venons d’évoquer enferment les populations dans le « pâtir », c’est-à-dire l’incapacité de réagir et d’agir, situation qui renforce encore les mécanismes d’oppression : si l’on s’enferme dans un repli passif, où seuls subsistent la plainte et la souffrance, on finit par déléguer son émancipation - sa vie - et par faire appel au rêve, à l’espoir, à la chimère d’une révolution intégrale comme unique solution. On imagine que par la grâce d’un événement, d’un homme, tout pourrait devenir possible. Or dans pareil cas, ce n’est rien moins qu’une illusion collective qui vient se substituer à un possible projet d’organisation concrète de la cité. Cette délégation magique éloigne encore un peu plus le sujet de la situation qu’il vit.

Les expériences d’UPLS montrent que lorsque l’on sort de ce « pâtir », de cette forme de soumission volontaire pour entrer dans un processus de recherche et d’agir, ce qui advient dans un premier temps n’est autre qu’une désillusion : on réalise que non, tout n’est pas possible. Ou dit autrement : des possibles se développent à la condition d’agir avec d’autres ici et maintenant , ce qui supposent des contraintes. Contraintes qui peuvent certes, s’avérer quelque peu difficile à supporter mais par laquelle on sort enfin d’une forme d’infantilisme social pour atteindre un certain degré de maturité et de responsabilité politique. En renouant ainsi avec la puissance d’agir, en renonçant à la facilité de la délégation de responsabilité, on résiste à la virtualisation de la vie.

 

Assumer la complexité

  

Dans ce mouvement de reterritorialisation, dans cette dynamique de développement de la puissance d’agir, il est fondamental de prendre en compte à la fois l’incertitude, les zones obscures qui échappent au savoir et au sens, et la présence d’éléments dérangeants, marginaux, qui sont trop souvent, trop vite et trop facilement taxés d’impureté et se retrouvent, comme tels, exclus de toute réflexion collective sur la situation.

Zones d’ombre et non-savoir

Depuis des siècles, et plus précisément depuis la période des Lumières, l’homme est convaincu que l’histoire a un sens. Il a motivé ses désirs par la certitude d’un avenir meilleur. Tel est l’un des effets du mythe du progrès.

Nous sommes convaincus, pour notre part, que l’émancipation passe par l’assomption partagée d’un non-savoir sur le sens. Nous postulons que le moteur du désir est immanent à la situation, pour cette raison que celle-ci est porteuse d’asymétries et s’oppose à la notion figée et oppressante d’un sens transcendant. Cette pensée de l’émancipation permet de prendre en compte les zones d’ombre, les points négatifs de la situation.

L’une des sources actuelles de souffrance due à l’impuissance, à ce « pâtir » alimenté d’illusions, est liée au retour en force du négatif. Individualisme, solitude, égoïsme, argent roi, concurrence... toutes ces pseudo-valeurs qui détruisent l’humain sont devenues au cours des trente dernières années majoritaires dans nos sociétés. Le déclin et le discrédit des grandes illusions et idéologies qui, au nom de l’émancipation de l’homme, prétendaient combattre ces maux ont contribué à l’élaboration d’une pensée devenue majoritaire qui consiste à prôner la soumission, l’acceptation, le « réalisme », le « pragmatisme » et qui revient à laisser ces zones d’ombre se développer au point de nous envahir et de nous étouffer.

La pensée émancipatrice développée par et dans les UPLS permet d’éviter de tomber dans ces excès. Elle repose sur le renoncement à l’illusion plaisante qu’un monde d’hommes bons et conscients est possible. Nous n’affirmons pas qu’un autre monde est possible mais que nous pouvons développer les possibles dans ce monde qui est le nôtre. Cette perspective suppose que nous acceptions l’idée d’une zone d’ombre, d’une part négative en chacun de nous, individus et sociétés, en tant qu’éléments d’un corps organique qui, par définition, ne peut être totalement pur.

 

Inclusion et participation de tous

 

Travailler sur ce corps demande de connaître et reconnaître tous ses éléments, y compris ceux qui peuvent apparaître comme « impurs ». C’est à partir de cette reconnaissance ainsi que du travail de recherche et d’action qui s’en suivra que pourra s’enclencher le processus d’émancipation. Plutôt que de les écraser totalement en voulant créer un homme « nouveau » et pur ou de les laisser croître par fatalisme et par tendance à l’abandon, il nous faut accepter ces « impuretés », les analyser et les traiter.

Prenons un exemple très concret.
Dans le cadre d’une UP, un groupe d’habitants est en train de travailler sur les questions d’insécurité, quand l’un d’eux, jusque-là très silencieux, prend la parole et déclare sans ambages : « Le problème, dans le quartier, c’est les Arabes, il faut les virer ! » Ainsi donc, alors même que l’on travaille sur la question multiple de l’insécurité, apparaît une « impureté » : un propos raciste.
Une première solution consiste à exclure cet habitant pour les propos qu’il a tenus. Mais ce n’est qu’une façon de contourner le problème : si, dans le quartier, 20 % des habitants pensent comme lui, l’insécurité ne pourra pas se régler si l’on ne parle pas avec eux.
Une deuxième solution consiste à le laisser parler, sans lui répondre. Il pourrait prendre cela comme une forme d’acquiescement et, de ce fait, cette autre question cruciale de la xénophobie et du rejet de l’autre ne pourrait être traitée alors qu’elle risque d’alimenter agressions et insécurité dans le quartier.
La solution qui permet de faire émerger de cette situation une puissance d’agir consiste donc à entamer un dialogue avec cette personne dans un double but : ne pas l’exclure du processus et interroger ses motivations. Il pourrait apparaître, d’une part, qu’elle n’est pas vraiment raciste ; d’autre part, si elle l’est, en ne la rejetant pas hors du processus d’UP, celui-ci pourrait s’en trouver renforcé dans sa légitimité, ce qui permettrait, par exemple, d’imposer avec moins de difficulté des mesures pour le soutien et l’aide aux étrangers dans le quartier.
C’est en procédant de cette dernière manière que l’on peut accéder à la complexité réelle de la situation du quartier.
Nous ne nous plaçons pas là dans une position mollement humaniste de dialogue : bien au contraire. Le conflit existe, et souvent il est irréconciliable. Mais nous partons de l’hypothèse, matérialiste, d’après laquelle « la société est tout le monde ». Notre problème est donc de savoir comment nous faisons pour faire société avec tout le monde. Dire que la société est tout le monde, implique de reconnaître que toutes les positions existantes, tous les vécus et imaginaires, bref tous les modes d’être présents possèdent ce que l’on doit appeler une « raison suffisante ». Que quelque chose ait une raison suffisante ne veut pas dire, de notre point de vue, que cette raison soit bonne ou, pire encore, universellement bonne. Mais au contraire : que nous devons faire avec. Rien de ce qui existe ne relève d’une monstruosité accidentelle. Même si parfois, faire avec certaines choses qui existe peut impliquer les affronter ouvertement.
La société est tout le monde veut dire que si tout ce qui existe possède une raison suffisante, ce n’est pas pour autant que ces raisons doivent être convergentes vers un bien maximal unique. Souvent, au contraire, il faut savoir trouver et construire un bien minimal unique.


Voilà pourquoi les UPLS aujourd’hui

Les UPLS constituent des formes de résistance mises en œuvre localement pour lutter contre l’invasion actuelle de la destruction sous toutes ses formes.

Il s’agit d’unités d’action et de recherche qui n’ont pas pour unique objectif de développer des savoirs autres et de multiplier les conférences en dehors des lieux académiques. Le laboratoire social se donne les moyens de restaurer la puissance d’agir des populations en développant l’élaboration de savoirs théoriques et pratiques à travers des problématiques que chaque citoyen traverse. L’accumulation des connaissances et des informations éveille de plus en plus chez les individus le sentiment d’une impuissance et les incite à la passivité d’une collaboration sinistre et résignée à l’évolution de la société.

Notre hypothèse est que le savoir est une condition nécessaire mais non suffisante de l’agir. Celui-ci passe, selon nous, par la création de pratiques différentes. Les UPLS ne parient pas sur le rapport conscientisation/action. Le pari porte sur la création de structures permettant à tous de contribuer à des mouvements d’émancipation, même ceux dont le niveau de conscience citoyenne est faible voire nulle (en particulier par le recueil de leurs savoirs assujettis via enquêtes).


L’horizon des UPLS

Parce que nous pensons que le monde actuel n’est compréhensible que dans la complexité conflictuelle, nous voyons dans les UPLS des instruments de l’émancipation populaire particulièrement pertinents, en ce qu’ils ne reposent pas sur la conscientisation ni sur la mobilisation volontariste des gens, ces vieilles ficelles politiques qui, pour avoir maintes fois montré leurs limites, sont aujourd’hui usées.
Pour passer du pâtir, dans lequel sont englués la plupart des contemporains, écrasés qu’ils sont par l’obscurité de l’époque, à l’agir, le défi à relever est, en effet, de passer par la complexité, en évitant de succomber aux sirènes des grandes idéologies.

Les UPLS tentent, pratiquement, de construire des schémas d’émancipation qui tiennent compte de la réalité. Elles ne tiennent pas les femmes et les hommes impliqués dans ces projets pour des espèces de « bons sauvages » auxquels manquerait, pour qu’ils redeviennent maîtres de leur vie, un savoir que d’éminents spécialistes viendraient leur apporter dans un élan d’humanisme bienveillant et charitable. C’est bien plutôt des expériences vécues par les divers participants - expériences de souffrance, de soumission, d’exclusion - qu’émergera le savoir que nous espérons dégager grâce aux expériences d’UPLS.

Le but de celles-ci est donc de rendre ce type de savoir visible et compréhensible, de faire en sorte qu’il devienne la source de questionnements et de recherches qui permettent l’élaboration de voies nouvelles, théoriques et pratiques, de transformation du monde actuel.

 

La méthode de travail :

  

La création de ces UPLS est une tentative pour retrouver de la force d’agir, donc de la force de vie. Pour cela, nous cherchons à créer des structures intermédiaires de participation citoyenne et collective en articulation avec les structures institutionnelles existantes si possible. Ces structures ont pour but de créer un ailleurs, une alternative : ni individualiste, ni étatique. L’expérience décrite doit durer en général trois ans. La première année est consacrée à un travail théorique et à la formation du groupe de recherche, la seconde est un travail d’enquête et enfin la troisième année est réservée aux propositions théoriques et pratiques de résolution.

L’animateur du groupe a plusieurs missions :

1. Expliquer comment la recherche va fonctionner et un certain nombre de concepts philosophiques, sociologiques, historiques et des outils de méthode objective utiles pour mener la recherche
2. Faire émerger un sujet de recherche et se documenter sur ce thème
3. Par l’expérimentation (essai/erreur) sur le terrain, mener le groupe jusqu’à l’élaboration de savoirs théoriques et pratiques formalisés en écrit, film...

 1ère étape :  

La création d’une UPLS suppose tout d’abord la création d’un groupe de travail. Notre objectif n’est pas de nous adresser à un grand nombre mais de cibler les personnes désireuses de mener un travail de recherche sur les problèmes qu’elles rencontrent au quotidien.
Les personnes de ce groupe de travail vont suivre une formation-action (il s’agit de former un groupe de personnes en les mettant en situation de réflexion et d’action) d’animateur de groupes de recherche de l’université populaire.
L’objectif de cette formation est d’aborder les méthodes à mettre en œuvre lors d’une recherche d’UPLS et dans un même temps de former les participants à l’animation d’un groupe de recherche.

 2ème étape :  

Il s’agit de faire émerger au sein de ce groupe pilote un thème de recherche dont les participants se disent être affectés. Chacun peut avancer plusieurs sujets qui lui posent problème dans sa vie de tous les jours. Les thèmes doivent ensuite être soumis au vote pour décider du sujet à traiter. Ce qui motive un participant de l’UP LS : être affecté par un problème, ne pas vouloir subir ce problème et son envie d’agir en cherchant une solution collective pour le résoudre.

 3ème étape :  

Les personnes du groupe de recherche formé doivent se mettre en situation d’enquêteurs. Ces enquêtes menées sous la forme d’entretiens (et surtout pas à l’aide d’un questionnaire) servent à recueillir les savoirs et les vécus des personnes concernant la problématique choisie. Par ce travail, notre objectif est le changement des structures dans lesquelles ces mêmes personnes vivent et agissent en leur permettantdes’agencer d’une façon plus positive. Il s’agit de leur permettre de déployer d’autres dimensions de participation sociale.
Pour faciliter les entretiens nous avons défini trois typologies de personnes à interroger en fonction de leur implication dans la vie du quartier ou de leur ville :

Type 1 : le noyau des personnes investies dans un des groupes de recherche. Ce sont les gens qui participent à la démarche d’enquêtedeprèsou de loin. Ce sont des personnes affectées par un problème qui ne veulent plus le subir mais décident d’agir en cherchant une solution collective pour le résoudre.

Type 2 : Ce sont les personnes reconnues qui participent à la vie de la commune. Les institutionnels, les élus, les travailleurs sociaux et les voisins actifs qui sont d’une façon ou d’une autre impliqués dans la ville. Ce sont aussi les personnes du voisinage et de notre entourage.

Type 3 : Les personnes ayant très peu de lien social avec le monde extérieur.

Dans notre modèle, les personnes du groupe 3 sont particulièrement porteuses de savoirs assujettis à faire émerger. Il est très important lors des interviews d’enregistrer afin de recueillir leur parole. Nous ne devons pas nous présenter muni d’un questionnaire. Les savoirs et les vécus doivent émerger lors d’une conversation. Le questionnaire amène un formatage des propos que l’on va obtenir. La personne qui prépare le questionnaire ne sait que trop bien les informations qu’elle va chercher.
C’est une étape de recherche d’informations. Nous devons interroger les personnes appartenant aux trois groupes et souligner l’expérience que chacun possède vis-à-vis de notre sujet. Nous devons étudier ce qui affecte les personnes que nous interrogeons par rapport à notre recherche. L’université populaire doit permettre aux habitants de comprendre la complexité des problèmes vécus et de participer à la résolution de ces problèmes en tant qu’acteur de la cité.

Notre objectif est de faire société avec tout le monde et par ce fait de considérer toutes les personnes y compris celles s’attaquant au lien social, ou encore celles en conflit avec nos positions. L’idéal d’une recherche dans le cadre d’une Université Populaire Laboratoire Social (UPLS) serait que les savoirs et expériences détenus par chacun puissent servir à la reconstruction du tissu social. Nous devons êtres capables de mettre tout le monde au service du lien social y compris celui favorable à la rupture du lien social car il est en mesure de nous délivrer des savoirs utiles à cette reconstruction. L’expérience de chaque personne a une utilité dans la réflexion.
Notre objectif est de créer une structure qui ne parie pas sur l’éducation de masse mais plutôt sur le développement d’une expérience sociale qui créée du lien. Nous devons partir de l’hypothèse suivante : « chez l’autre il y a une raison suffisante qui le fait penser et agir comme cela ».

 4ème étape :  

À la suite des entretiens effectués, il faut réfléchir à la nomenclature de traitement des données contenues dans les propos recueillis. Nous proposons trois catégories distinctes pour faciliter le classement des données. Les choses qui relèvent de :
-  l’individuel (moi je pense que...)
-  du local (les personnes âgées de ma ville...)
-  du global (macro politique et macro économique) Après cette première phase d’enquête, nous aurons une masse d’informations à partir desquelles des idées vont émerger.

 5ème étape :  

Nous devrons ensuite faire un complément d’enquête sans propositions d’actions à l’aide d’un questionnaire élaboré avec les propos des personnes lors de la première étape. « On nous a dit telle et telle chose, qu’en pensez-vous ? ».

À partir de ces deux phases et grâce aux données que nous aurons, nous allons essayer de trouver des propositions d’actions, des façons de faire pour pouvoir prendre en charge, "assumer" la réalité complexe et conflictuelle. C’est à ce moment-là que nous pourrons faire appel à des experts pour répondre à nos questions dans le cadre de réunions publiques. Lorsque nous aurons trouvé une ou deux propositions d’actions nous irons à nouveau sonder les trois groupes pour voir ce qu’ils en pensent tout en commençant l’expérimentation de terrain en parallèle.

Dans notre démarche, nous n’aurons pas modifié l’existence des 3 groupes (le but n’est pas de transformer tout le monde en « militant » du groupe 1). Nous aurons créé une dynamique d’action à laquelle chaque groupe aura participé à sa manière (en allant enquêter, en aidant à la rencontre des personnes difficiles d’accès, en acceptant de répondre à l’enquête etc.....) Ce qui favorisera le développement de nouvelles structures de relation pour un changement social positif.

À partir de là nous pourrons ensuite produire un cahier des charges, un film, ou encore un livre adressé aux habitants, aux médias, aux élus de la ville pour accompagner et rendre compte de la mise en pratique des savoirs et expériences produites... L’idéal est de tester sur le terrain des solutions concrètes et de les proposer aux autorités si elles apparaissent pertinentes.

Il est intéressant de remarquer que ce procédé est employé aussi bien dans des contextes autoritaires, où le pouvoir est concentré dans les mains d’un homme ou d’un groupe, qu’en démocratie, comme l’indiquait explicitement le slogan présidentiel de Nicolas Sarkozy dans la France de 2007 : « Ensemble, tout devient possible. »


Ce texte est publié sur le site de la MJC de Ris-Orangis http://www.mjcris.org

Le site du [Collectif Malgré Tout] : http://malgretout.collectifs.net




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